La poésie d'Alyâa Kamel
- Poème I
- Poème II
- Poème III
un ventilateur tourne au ralenti,
l'air est pesant,
une fenêtre opaque salie de l'extérieur,
la lumière est intense,
une radio grésille,
mélodie nostalgique, passé lointain,
une silhouette, une ombre entre les murs,
les mains s'agitent,
un couteau aiguisé,
les casseroles s'étranglent et fument,
les odeurs s'élèvent, se dispersent,
un nuage embaume chaque pièce une à une,
l'oignon, l'ail, le persil, la galette de pain,
annonciation de la vie,
éloge au réconfort,
les yeux imaginent un rôti, un feuilleté,
tout cela reste suspendu comme le temps,
préparatifs des futures retrouvailles,
une bouchée, la satisfaction de partager,
le souffle de l'âme se pose sur les mets,
une offrande à ceux qu'on aime,
la richesse se transmet par la bouche.
un voile de poussière vole dans la chambre.
L'air est frais, les murs humides, le papier peint est grisâtre, moisi.
Il est tard, le lit semble immense, les photos sur le mur,
figées dans le temps.
J'ai la tête qui tourne, j'ouvre l'armoire,
j'espère retrouver ce qui t'appartient,
seulement une odeur de renfermé, tu me manques,
un vieux miroir, et toi,
j'ai l'impression que tu es là, que tu me regardes,
mais ce ne sont que des photos,
tu es partout, mais tu as disparu,
tu as quitté ce monde loin de moi, de tout.
La commode est restée intacte, tes bibelots, tes souvenirs, un vieil article,
le fauteuil, ta marque est encore dessus, tu es assise, et tu me souris.
La coiffeuse, tes fards à paupières, tes rouges à lèvres, tes manies.
Je suis là
et j'ai si peur de me coucher dans ce lit où tu es morte un soir !
J'essaye d'imaginer tes derniers moments, as-tu souffert ?
De quoi rêvais-tu ?
Je m'allonge là où tu t'es endormie à jamais,
j'éteins la lumière et je te cherche.
Mes paupières restent entrouvertes, l'angoisse me prend à la gorge,
tu es là,
j'ai la porte entrebâillée,
trop d'obscurité me semble déplacé, ici.
Mon corps inerte, je ne bouge plus, les draps reposent en un linceul,
je n'arrive pas à m'endormir,
le matelas est dur, l'oreiller me tord la nuque.
Je me souviens de toi, dormant si près de moi,
et je me souviens de tes peurs,
tu avais si peur de mourir seule,
et ta crainte s'est réalisée, tu étais seule.
Un dernier soupir, une pensée, un mot, et personne pour savoir quoi ?
La vie est étrange, l'on naît seul et l'on meurt seul, malgré tout l'amour,
l'amour, ce lit, cette chambre, la mémoire d'une famille ici, à jamais.
Mes sanglots, je me cache dans le noir, j'ai posé le drap sur mon visage,
les larmes coulent le long de mes joues, me brûlant les yeux.
Au coin de mes lèvres, un goût salé, la mer me rentre de partout,
je me noie.
Un cri étouffé derrière les masques, personne ne viendra, la solitude.
La souffrance de ne pas être entendue, je me crispe,
je ne veux pas bouger.
La plaie ne pourra être pansée, nous sommes si peu de choses,
dormir, oublier ce qui nous effraie tous,
et que nous ne pourrons échapper !
